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Traces 3 Simenon et son temps
Jacques DUBOIS,
Situation de Simenon
(p. 9)
Dans l'optique d'une sociologie de l'institution littéraire, Simenon et son œuvre occupent une position singulière qui, au gré de différents paramètres, les situe au cœur même de ce qu'on appelle la « littérature moyenne ». Partant de quoi, l'article propose un programme de recherche touchant à la trajectoire de carrière de l'écrivain, à l'élaboration de son image, à sa situation dans le champ littéraire, etc.
Jacques DE DECKER,
Le paradis du paradigme
(p. 19)
Claude DIRICK,
Georges Simenon et André Gide
(p. 25)
Les deux hommes ont échangé plus de quarante lettres de 1938 à 1950 et ce fut Gide qui, très tôt (dès 1936), demanda à rencontrer Simenon. Il y eut constamment entre eux une relation de maître intrigué, critique, envieux à disciple. Malgré tout ce qui les différenciait, les deux hommes furent très liés par des échanges, d'abord esthétiques, mais qui finirent par se muer en une véritable amitié. Cette étude tente de faire le point sur les allusions à l'œuvre simenonienne dans le fameux
Journal
, sur ce mélange de ferveur et de réticences, d'encouragements et de déceptions que manifesta Gide, qui exercera une influence incontestable sur son ami, par exemple à propos de la rédaction de
Pedigree
. Gide travailla pendant près de dix ans, plume à la main, sur l'œuvre du Liégeois; il préparait un essai quand la mort le surprit.
Wacław RAPAK,
Une lecture existentielle d'
Une Confidence de Maigret
de Georges Simenon
(p. 41)
René ANDRIANNE,
Trois écrivains aux U.S.A. : Camus, Sartre, Simenon
(p. 49)
Lorsqu'ils visitent les États-Unis, ces écrivains ont respectivement 33, 40 et 43 ans. Sartre et Camus veulent scruter la civilisation américaine. Simenon s'exile avant d'être expulsé, accusé qu'il est, sinon de collaboration, du moins d'un comportement ambigu durant la guerre. Il taira toujours cet épisode pénible alors que les accusations reposaient, pour la plupart, sur des calomnies. Simenon restera aux U.S.A. jusqu'en 1955. Les récits de voyage des trois auteurs méritent d'être comparés. Sartre philosophe sur l'américanisme, Camus moralise tout en restant artiste, Simenon produit des reportages concrets et ne juge pas. Son regard est plein de fraîcheur et émerveillé, tandis que celui des deux autres est plus méfiant devant les menaces de l'
american way of life
.
Bernard ALAVOINE,
De Camus à Simenon : le héros et l'étrangeté
(p. 59)
C'est André Gide qui, le premier, a fait le rapprochement entre
L'Étranger
de Camus et
La Veuve Couderc
de Simenon. En dépit de leurs registres différents, les deux auteurs semblent avoir quelques préoccupations communes... On a donc cherché à retrouver le thème de l'étrangeté dans sept romans de Simenon publiés de 1942 à 1964 et proposé un schéma qui s'inspire très librement de Camus. Ainsi, le héros est souvent victime de la solitude et de l'incompréhension à la suite de circonstances diverses. Ensuite, il va vivre une « crise » qui est le plus souvent violente (meurtre, fugue, maladie, accident...). Cependant, cette crise provoque la plupart du temps un « réveil » lucide parfois accompagné d'un bilan. Enfin, le héros simenonien devient indifférent au monde et sombre dans « l'étrangeté ». Reflet probable des inquiétudes des hommes du vingtième siècle, un monde d'étrangers au sens large semble bien peupler l'œuvre de Simenon.
Michel LEMOINE,
Évolution et parentés littéraires de Simenon selon la critique de 1931 à 1935
(p. 75)
Comment la critique a-t-elle perçu les débuts littéraires de Simenon ? On peut s'en faire une idée précise en dépouillant les 1295 articles parus à ce sujet dans la presse de 1931 à 1935 et conservés au Fonds Simenon. Malgré certaines réticences et quelques notes discordantes, on constate que l'originalité de Simenon a été perçue très tôt, qu'il s'agisse de ses romans de Maigret ou de la destinée. Significativement, on observe que plus le temps passe, moins l'écrivain est rapproché d'auteurs policiers. D'ailleurs, quand on tente de lui trouver une parenté littéraire, parfois avec les plus grands (Balzac, Dostoïevski, ...), c'est souvent pour mettre l'accent sur son propre talent et sa spécificité.
Jean FABRE,
Simenon, Céline et Borges
(p. 121)
Issus tous deux de la même petite bourgeoisie frustrée, Simenon et Céline cultivent dans leurs romans l'idéologie de cette classe à travers notamment un anti-intellectualisme typique et un fixisme qui est vertige de l'Histoire. De là, un commun attrait pour les expressions diverses de l'irrationalisme vitaliste. Cette parenté très large n'empêche pas les deux auteurs de se différencier par leurs choix stylistiques bien différents. Quant à Borges, il semblerait n'avoir rien à faire avec les deux précédents. Pourtant, sa négation solipsiste de l'Histoire comme sa vision « verticale » de l'homme en font bien un membre de la même famille idéologico-littéraire.
Alain BERTRAND,
Georges Simenon et le genre policier
(p. 133)
La singularité de Maigret au sein du genre policier tient à l'inversion du schéma œdipien traditionnel dans lequel le fils détective recherche un coupable proche de l'image paternelle afin de l'éliminer symboliquement. Chaque enquête est pour Maigret l'occasion de montrer qu'il est digne d'endosser le rôle paternel, quête rendue possible, notamment, à la faveur de l'élimination de sa mère à laquelle il est fait allusion dans
L'Affaire Saint-Fiacre
. Cette manière d'Œdipe inversé joue un rôle capital non seulement dans l'équilibre personnel de Maigret, mais aussi dans ses relations avec les tiers.
Pierre DELIGNY,
La place de Simenon dans les dictionnaires et les encyclopédies
(p. 145)
Le titre de cette communication suffit presque à en résumer le contenu. À noter que le mot « place » y est à prendre dans ses deux acceptions. D'une part, « partie d'un espace ou d'un lieu » : donc, quelle surface, combien de lignes les divers dictionnaires et encyclopédies ont-ils consacrées à Simenon, et ce au fil de leurs éditions successives ? D'autre part, « le fait d'être admis dans un groupe, dans un ensemble... » : alors, dans ce sens, quelle place mérite Simenon selon les nombreux dictionnaires et encyclopédies analysés ? Quelle place a faite ou fait, ou fera à son œuvre la « République des Lettres » ?... Et quelle place lui réservera la postérité ?
Paul MERCIER,
Simenon sociologue ? Simenon, sociologue raté ou les deux bouts de la vie
(p. 163203)
À plusieurs reprises, Simenon a fait l'aveu de son envie de parler des processus sociaux, familiaux ou collectifs à la façon des sociologues ou des ethnologues, de Tocqueville en particulier, mais il constatait lui-même qu'il en était incapable. La hantise de rater sa vie, la hantise de ne pas devenir un grand romancier, malgré ses succès d'édition, n'a cessé de hanter Simenon et il faut en chercher le sens dans la fascination que le destin de sa mère a exercée sur lui : orpheline de père à cinq ans, elle sera marquée par la faillite et la disparition d'un père énigmatique. Le romancier, par le souci de comprendre le destin de ses personnages de l'intérieur, parce qu'il est hanté par les mythes de l'origine et par l'appréhension de la mort, donne un témoignage « subjectif » différent du sociologue, mais tout aussi passionnant, de ses contemporains.
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