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Traces 5 Simenon et la biographie
Daniel MADELÉNAT,
La biographie aujourd'hui
(p. 9)
Dressant un état des lieux de la biographie, l'article met en avant le paradoxe selon lequel ce genre aujourd'hui florissant et occupant une place de plus en plus significative du marché éditorial n'évolue guère dans ses formes. C'est que l'activité biographique est multiple et qu'il est parfois malaisé de définir son territoire propre : appartenant au vaste champ de l'historiographie et souvent considérée avec méfiance ou dédain par les historiens, la biographie emprunte éventuellement ses méthodes aux sciences humaines, entretient un rapport conflictuel avec la critique littéraire tout en présentant une connivence profonde avec l'entreprise romanesque. La biographie est donc un objet complexe dont le rôle est ambigu dans un monde postmoderne privé de repères idéologiques : elle participe de l'inquiétant voyeurisme d'une société sur-médiatisée, tout en créant un sens souvent absent ailleurs et en contribuant à sa manière à l'élaboration de la mémoire collective.
Michel LEMOINE,
Romans de jeunesse et biographie
(p. 19)
Simenon a souvent déclaré qu'il était incapable de créer de toutes pièces un personnage ou le cadre dans lequel il évolue, de sorte qu'il puisait sa matière romanesque dans des souvenirs qu'il déformait, gauchissait, mélangeait... ou non. Bien que ses romans de jeunesse laissent davantage libre cours à l'imagination, on constate qu'il s'est servi là aussi d'éléments trouvant leur origine dans son propre vécu. Événements marquants ou anodins de son enfance et de son adolescence, activité de journaliste, débuts parisiens difficiles, premiers voyages, premières liaisons, traits inspirés par sa propre personnalité : tels sont les sujets d'inspiration que l'on retrouve essentiellement dans ces écrits.
Marie-Paule BOUTRY,
L'œuvre romanesque de Georges Simenon : une autobiographie en éclats
(p. 41)
L'œuvre de Simenon est placée sous le double signe de l'enracinement autobiographique et du décalage entre biographie et roman.
Entre l'une et l'autre se tissent des rapports d'une grande cohérence : l'ensemble de la famille maternelle, en particulier apparaît dans les romans et Maigret est explicitement né du souvenir du père. Cependant, l'image du couple parental est susceptible de variations allant jusqu'au changement de signe. Les rapports entre frères, presque absents des écrits intimes, sont le thème de nombreux romans et vont du meurtre au sacrifice en passant par tous les degrés de la jalousie.
Mais c'est le décalage entre l'optimisme des
Mémoires
et la place de l'échec dans le roman qui frappe le plus. Les liens entre révélations biographiques et recomposition fictive sont complexes et les contradictions abondent dans cette alchimie dont Simenon déclare ne pas vouloir connaître les mécanismes. C'est en partie de cette rupture que l'écriture tire sa force et son humanité.
Patrick MARNHAM,
La « question » du second meilleur lit de Shakespeare
(p. 65)
René ANDRIANNE,
Georges, Denyse et Manhattan
(p. 71)
En novembre 1945, à New York, Simenon rencontre Denyse Ouimet qui deviendra sa seconde épouse. De cette rencontre, nous possédons trois récits : un roman,
Trois Chambres à Manhattan
(1946), une version de Denyse Ouimet dans
Un Oiseau pour le chat
(1978) et une de Simenon dans
Mémoires intimes
(1981). En comparant ces trois récits, tout en tenant compte de leur genre littéraire, on peut reconstituer, jour après jour, les mois de novembre, décembre et janvier où la vie de Simenon bascula, pour le pire hélas. On peut surtout analyser l'originalité de
Trois Chambres à Manhattan
, transposition pure et simple d'un fait historique.
Paul MERCIER,
La correspondance entre le comte de Keyserling et Georges Simenon 19361939. Extraits d'un dossier
(p. 89)
Cette étude est extraite d'un dossier plus complet sur la correspondance encore dispersée entre le philosophe de Darmstadt et le romancier dont la notoriété commence alors à s'étendre au-delà de la France. Keyserling prend l'initiative en publiant un article dans la revue qu'il dirige, en soulignant avant Gide le retentissement produit par la lecture des romans, un retentissement spirituel. Cette correspondance vient à un moment où Simenon a besoin d'être éclairé et encouragé sur ses orientations littéraires. La réaction de Simenon, une lettre-confession du 5 octobre 1936 (jusqu'ici inédite et ignorée de tous), fait montre d'un curieux dosage de modestie et d'ambition dans l'esquisse de son idéal littéraire. Cette lettre est tout aussi intéressante que la lettre-confession du 15 janvier 1939, envoyée à Gide.
André VANONCINI,
Création et reconstruction du texte de Simenon. À propos de
Simenon et l'Affaire Maigret (p. 107)
Balzac et Simenon, bien que souvent rapprochés, se distinguent en fait foncièrement. Le premier revendique son œuvre comme rattachable à des modèles de pensée scientifique, de figuration artistique et de comportement biographique. Le second, en revanche, voudrait faire dériver son écriture des sources vives du pulsionnel et du mythique. Le personnage de Maigret sert de médiateur dans cette entreprise. Fiction, autobiographie et biographie, tous ces discours n'ont pas, chez Simenon, pour tâche première de référer au monde, mais d'exprimer le travail de l'inconscient.
Pierre ASSOULINE,
Simenon et la biographie
(p. 117)
Pierre LEFÈBVRE,
Sur la prévalence des médecins dans l'œuvre de Georges Simenon
(p. 121)
La lecture des ouvrages de Simenon répertoriés dans les
Œuvres complètes
éditées par Gilbert Sigaux permet de dénombrer 327 personnages médicaux et 90 personnages exerçant une profession médicale autre que celle de médecin. Ce nombre contraste singulièrement avec celui des avocats (96) et celui des ingénieurs (17). Cette haute « prévalence » des personnages médicaux pourrait s'expliquer, entre autres, par la vocation médicale avortée du romancier, la fascination exercée sur lui par la médecine, la fréquentation dans son enfance de l'Hôpital de Bavière à Liège, le traumatisme psychologique de la mort précoce de son père et la fréquentation régulière par Simenon de nombreux médecins. Ces hypothèses font actuellement l'objet d'une analyse en profondeur de notre part.
Pierre DELIGNY,
Les affres et les joies d'un chronobiographe
(p. 127)
Pourquoi les
affres
d'un chronobiographe ? Eh bien ! parce que Simenon était brouillé avec les dates et qu'il est donc extrêmement dangereux de ne se fier qu'à ses seuls écrits autobiographiques. D'autant plus que, comme l'affirme Pierre Assouline, « Simenon a très tôt construit sa légende, modelé sa statue et forgé son mythe. Si bien qu'à mi-vie déjà, il n'était plus en mesure de distinguer la vérité du mensonge, le réel de l'imaginaire [...] D'où les plus grandes difficultés à s'y retrouver dans un genre hybride, une manière de
fiction autobiographique
! » Ainsi s'expliquent les nombreuses distorsions, invraisemblances ou lacunes auxquelles doit s'attaquer le tenace chronobiographe.
On tente ici de résoudre l'énigme de la rue de Gueldre à Liège; de démêler l'affaire du service militaire du cavalier Simenon (dix-huit mois ou douze mois ?); de percer le mystère de la date précise de l'arrivée du jeune Sim à Paris en 1922... Où et quand au juste a-t-il écrit son tout premier roman populaire ? Etc.
Alain VIALA,
Rue Racine
(p. 157)
Alain BUISINE,
Être biographe après Barthes
(p. 173197)
Il s'agit ici de s'interroger sur le sens que peut revêtir l'entreprise biographique après les avancées théoriques de la Nouvelle Critique, laquelle, refusant tant l'illusion d'un sujet substantiel et unifié que la causalité linéaire du rationalisme historique, n'a cessé de dénoncer la réduction que représente l'explication biographique des textes et des œuvres. Nous appuyant sur notre propre expérience de biographe (
Proust
, dans la collection « Une journée particulière » des éditions Lattès), nous proposons une démarche qui inverse les procédures de la biographie classique : à la remontée de l'œuvre vers l'auteur, il faut substituer le cheminement inverse, de façon à « littérariser » le biographique et à faire en sorte que la vie rejoigne l'espace littéraire, que l'entreprise biographique, dans sa forme renouvelée, s'aide des ressources de la fiction et du style.
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