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Traces 7 Les lieux de l'écrit
Jean-Louis DUMORTIER,
Le lecteur simenonien et la construction de l'espace. Matériaux pour une ébauche
(p. 7)
L'intérêt manifesté par la classe moyenne au récit simenonien, durant les années 19301960, tient, pour une part, à la manière dont Simenon donne à connaître le cadre spatial de l'action, pour une autre, aux figures de l'espace, affectées d'un haut degré de stéréotypie, mais, en même temps, susceptibles d'entretenir le rêve d'une thébaïde.
La première partie de l'article esquisse le profil du lecteur-destinataire de Simenon, un lecteur dont les facultés esthétiques sont déterminées par les canons narratifs du « roman moyen », ceux du cinéma pour le grand public, ceux enfin du récit de presse.
La seconde analyse la manière dont Simenon s'y prend pour permettre à ce lecteur-destinataire d'imaginer le cadre spatial à partir de notations brèves : le romancier, comptant sur un lectorat fidèle, joue essentiellement de la stéréotypie interne, de la connotation affective des lieux de l'action, de leur rapport soit avec le désir de quitter une « place » intenable, soit avec celui de préserver l'intimité d'un espace enfin jugé habitable.
Hendrik VELDMAN,
Georges Simenon, auteur impressionniste et dialectique
(p. 45)
La description de l'espace faite par Simenon dans ses romans est peu objective. Le plus souvent réduit à ses fonctions essentielles et élémentaires, cet espace est suggéré d'après les émotions qu'il évoque : admiration chez l'enfant qui vit un conte de fées dans les rues de sa ville au mois de décembre; besoin de sécurité chez le garçon timide qui se blottit dans son coin protecteur; horreur chez l'adolescent qui déteste les pièces de la maison porteuses de symboles matriarcaux; envie chez l'homme qui se tient devant la chambre où dort celle qu'il aime et chez qui il n'a pas le droit d'entrer.
Chez Simenon l'expérience de l'espace est assez primitive et rudimentaire. On vit au rythme du temps qu'il fait ou on suit ses instincts. On joue sur des oppositions : l'ici et l'ailleurs, l'en-deçà et l'au-delà, l'avant et l'après, le dedans et le dehors, l'ombre et la lumière, le présent et le passé.
Grâce à cette vision et à cette technique, Simenon est un des derniers auteurs romantiques ou impressionnistes de la littérature française.
Gaston MARINX,
Georges Simenon de Liège à Paris
(p. 55)
Dès le départ, Simenon assimile Paris à Liège (voir les lettres à Tigy). Paris devient précellent et Simenon parisien.
Montmartre
rappelle Outremeuse et bientôt Simenon embrasse le tout Paris géographique en son œuvre, dont les
Grands Boulevards
. Ceci montre que le sentiment d'appartenance à un lieu vécu est transposable, comporte des aspects volontaristes liés, en l'occurrence, à la profession.
Nous insistons également dans cet article sur les rapports étroits unissant les personnages de roman à leurs quartiers, notamment dans
L'Ours en peluche
. Ce fait contribue à renforcer l'atmosphère (ce que n'a pas réussi l'adaptation au cinéma).
De nombreux schémas et croquis illustrent cet article.
Pierre DELIGNY,
« Les bottes de sept lieux ». Sept promenades dans le Paris réel et imaginaire de Georges Simenon
(p. 89)
Jamais Simenon tout au moins dans les 347 romans et nouvelles signés de son nom n'a campé de lieux, planté de décors qu'il n'ait lui-même visités, connus, parfois même fort bien connus, voire habités. Aussi n'est-il pas difficile de découvrir, dans Paris notamment, des cadres spatiaux fortement ancrés à la fois dans sa réalité vécue et dans ses fictions romanesques. Le plus difficile pour nous, assurément, fut de ne retenir, pour cette promenade dans le temps et dans l'espace, que
sept lieux parisiens
sur les 618 recensés au fil de son œuvre sous patronyme : la gare du Nord, la rue des Dames, la rue Caulaincourt, la place des Vosges, le boulevard Richard-Lenoir, la rue Mouffetard et hors Paris, mais si près l'hôpital de Bicêtre.
Michel LEMOINE,
Traces romanesques du tour de France de 1928
(p. 137)
Outre les reportages qu'a inspirés le tour de France par les voies navigables entrepris par Simenon en 1928, ce voyage a laissé des traces dans l'univers romanesque : lieux traversés, paysage, ambiance ont en effet envahi le monde fictif de l'écrivain, qu'il s'agisse de petites touches disséminées çà et là, qu'il s'agisse au contraire de romans ou de nouvelles tout entiers insérés dans le cadre spatial particulier des rivières ou des canaux et littéralement imbibés par leur atmosphère aquatique. On constate que les cours d'eau qui ont le plus inspiré le romancier sont la Marne, le canal de Berry et le canal latéral à la Marne, tandis que les voies navigables du Midi de la France se retrouvent plus volontiers dans les romans populaires.
Claude MENGUY,
Ostrogoth-sur-Seine ou À la recherche de la « guinguette à deux sous »
(p. 191)
Soixante ans après... Une enquête en Île-de-France sur les traces du commissaire Maigret. Fasciné par le lieu où Simenon a rédigé ses premiers romans de Maigret et où il a situé l'action de
La Guinguette à deux sous
, j'ai tenté, en suivant à la lettre les indications fournies par cette fiction, de vérifier si ce modeste établissement n'avait pas été inspiré par la réalité. C'est ainsi que j'ai découvert du côté de Saint-Fargeau pas moins de... trois « guinguettes » que le romancier a manifestement amalgamées pour donner naissance à la sienne. Cette enquête sur les bords de la Seine, entre Melun et Corbeil, m'a conduit à d'autres découvertes, dont celle du lieu de rédaction de
Maigret se fâche
: vraisemblablement l'hôtel « Beau-Rivage » de Saint-Fargeau, plutôt que « La Réserve » de Seine-Port.
Jules BEDNER,
Les romans hollandais de Georges Simenon
(p. 225)
Les trois romans hollandais de Simenon donnent une image du pays qui se base tant sur une observation détaillée que sur une utilisation raffinée des clichés touristiques. Elle se limite aux provinces septentrionales : quelques petites villes perdues dans une immense plaine dominée par l'eau. Les habitants sont marqués par l'isolement et un puritanisme étouffant. Les protagonistes sont autant de révoltés qui essaient en vain de s'évader. C'est dans ce contexte néerlandais que se cristallisent pour la première fois des thèmes qui domineront une grande partie de l'œuvre. Dans cette perspective, les rapports entre
Les Fantômes du chapelier
et
L'Assassin
sont significatifs.
Marie-Paule BOUTRY,
Les lieux sans nom
(p. 237)
Alors que tant de romans marquent par leur titre même l'importance du lieu, dix, parmi les plus importants, ne sont pas situés. Ils ne correspondent pas à une période donnée, ni à une relation particulière entre lieu d'écriture et lieu romanesque.
En revanche, ces villes anonymes sont assez communes à l'univers de l'auteur et de ses lecteurs pour s'imposer autour d'éléments simples auxquels l'évocation d'autres villes, nommées, celles-là, fait écho.
Ces romans non situés se caractérisent paradoxalement par un rapport extrêmement fort du personnage au lieu et sont bâtis sur les thèmes-clefs de l'œuvre, de sorte que l'absence de nom n'est pas déterminante.
En outre, ce qui est véritablement important se passe lorsqu'« on n'est plus nulle part » ou dans les « coins » que se sont constitués les personnages. Ainsi presque toutes les villes de l'œuvre pourraient perdre leur nom sans altérer la force et la teneur du roman.
Benoît DENIS,
Les lieux de la médiocrité
(p. 253)
Simenon excelle à peindre des décors sordides et abjects. Cette prédilection renvoie plus largement à ce qui fait la particularité et l'intérêt du romancier liégeois : la mise en scène d'une certaine forme de médiocrité, d'abord sociale et matérielle, bientôt psychologique et existentielle. Dans ce travail typiquement simenonien de mise en scène et de déconstruction de la médiocrité, le décor joue un rôle essentiel, devenant souvent un agent actif de la crise que traverse le protagoniste. À travers deux romans aux décors exotiques (
Le Coup de lune
et
La Maison du canal
), il s'est agi de montrer le rôle primordial joué par le décor : d'abord vidé de son contenu exotique et stéréotypé, devenu ensuite le siège d'une série de sensations accablantes, le lieu se trouve finalement déréalisé par Simenon, traduisant la perte totale de repères affectant un héros qui a été jusqu'au bout de sa déchéance existentielle.
Bernard ALAVOINE, Le Nègre
ou l'espace reconstruit : de la réalité à la figure géométrique
(p. 265)
Dans
Le Nègre
, écrit en 1957, Simenon utilise le décor d'une petite ville imaginaire de Picardie, région qu'il connaissait finalement assez peu malgré la proximité de la Belgique. L'utilisation de l'espace est cependant assez originale dans ce roman parfois qualifié de « mineur » par la critique. Pour ancrer son récit dans le réel, le romancier a recours à des procédés classiques comme des horaires de chemins de fer, des toponymes transparents, ou d'autres détails qui permettent au lecteur la « vérifiabilité ». On remarque aussi chez Simenon une technique qui fait appel à l'impressionnisme, maintes fois observée par les commentateurs de l'œuvre : utilisation particulière des couleurs dans la description, jeu de l'ombre et de la lumière, focalisation sur certains objets. Enfin, c'est dans une sorte de « schématisation » de l'espace que réside l'intérêt de ce roman : la bipolarisation spatiale génère un jeu d'oppositions qui structure véritablement l'œuvre sur le plan thématique (temporalité, société, ...).
Paul MERCIER,
La poétique de l'espace de
La Porte (p. 289)
Cette étude cherche à mettre en correspondance des structures géographiques et des structures inconscientes, une mise en rapport des lieux évoqués et des déplacements du héros avec leur retentissement sur la dynamique psychique à l'œuvre dans le roman. Le fil directeur, emprunté à Gaston Bachelard, en est le concept de maison onirique : « au lieu de rêver à ce qui a été, nous rêvons à ce qui aurait dû être, à ce qui aurait à jamais stabilisé nos rêveries intimes ». « Combien de gens, et pas seulement des malades, fixent une porte en pensant qu'elle limite leur sort », dit encore ailleurs Simenon. La symbolique de la porte, un moment localisée dans le roman en bordure de la place des Vosges à Paris, relève avant tout de l'imaginaire poétique.
Anne MATHONET,
Chambre close et voyeurisme
(p. 329)
Chez Simenon, les détails de l'intimité actorielle sont manifestement sélectionnés pour leur valeur signifiante dans une image qui se construit avec rapidité, en quelques traits. Certains de ces éléments du décor apparaissent de façon récurrente dans les textes où ils concrétisent la poétique simenonienne de l'espace. Le lieu clos, cocon protecteur pour le héros solitaire, en fait partie. De même, l'ouverture qui favorise l'échappée du regard vers un quotidien rassurant est omniprésente. Mais elle permet aussi son intrusion indiscrète dans un ailleurs désiré et rejoint ainsi à distance.
Noël SIMSOLO,
L'encadrement du désir en tous lieux chez Georges Simenon
(p. 341)
Simenon écrit en jouant de l'encadrement, virtuel ou visuel, en tous lieux. Ce cadre impose la scène des confessions. L'encadrement du désir est le point de départ nécessaire à la métamorphose, au récit, à la vie, à la chute, puisque ce théâtre n'existe que par l'écartèlement des personnages qui s'y trouvent et que tout y est conçu sur le regard et sur la place de ce regard.
Le cadre, c'est l'architecture qui nous l'impose. Liée au regard, elle met le désir en écran par le biais d'une fenêtre ou d'une vitrine. Si bien qu'auteur, lecteur et personnage sont tous impliqués dans l'obligation de voir leur désir ainsi encadré hors des notations documentaires, géographiques ou historiques. Car, chez Simenon, le moment de vérité repose sur cette abstraction des circonstances extérieures.
Salvatore CESARIO,
De
La Prisonnière
à
La Femme endormie
. Proust et dépassement de Proust chez Simenon
(p. 357)
Il existe, d'une part, une grande identité thématique et instrumentale entre l'auteur de la
Recherche du temps perdu
et celui de la
Recherche de l'homme tout nu
: une comparaison entre deux micro-récits extraits de
La Prisonnière
et des
Dictées
le montre bien. D'autre part, émergeant du cœur même de cette identité, une profonde différence se fait jour : si, pour Proust, l'œuvre prime sur la vie, pour Simenon, la vie prime sur l'œuvre. Pourtant, si Simenon abandonne l'écriture pour vivre dans la
petite maison
de Lausanne, cela ne signifie pas qu'il n'est pas un grand écrivain (Eskin), mais tout simplement qu'au niveau existentiel sauf les niveaux thématique et instrumental , il est écrivain autrement que Proust.
Alain BERTRAND,
Georges Simenon ou la parole humanisante
(p. 371)
Contre la tyrannie des technocrates du savoir, l'acte de lire rencontre la totalité de l'être lorsqu'il est pratiqué avec le dessein de mieux sentir et de mieux comprendre ce que l'on vit. Dans cette perspective, celle d'une lecture humanisante, l'œuvre de Simenon constitue un des phares du XX
e
siècle tant elle rencontre les préoccupations des adolescents et des adultes.
Louis NUCÉRA,
« Il ne sortait jamais de son arrondissement, mais il y mettait l'univers » (Paul Arène)
(p. 381396)
Rendre hommage à Georges Brassens est une des règles de conduite de ma vie. Je dois trop à cet homme en majesté pour ne pas dire, en chaque occasion (les provoquant, s'il le faut), ma reconnaissance. C'est ce que j'ai essayé d'écrire, une fois de plus. « Montrer et ne pas démontrer » est une directive que l'écrivain (celui que les idéologies délaissent) doit respecter. J'ai montré Brassens tel que je l'ai connu, je l'ai montré en racontant ce que je savais de lui. Ce que j'ai rapporté a-t-il intéressé ? Je le souhaite. De toutes façons, je ne pouvais faire mieux. Il arrive que le souvenir d'une grande amitié nous paralyse quelque peu.
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