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Traces 9 Simenon et l'exotisme
Jean-Marc MOURA,
L'exotisme, une notion aux significations voyageuses
(p. 9)
On tente ici de débrouiller les différentes acceptions du terme « exotisme » avant de préciser en quoi il peut concerner l'œuvre de Simenon. La notion d'
exotique
possède une acception objective, neutre : représentation de l'étranger, et une acception impressive, évaluative : réduction de l'étranger au spectaculaire. Le jeune Simenon semble avoir pratiqué le premier exotisme dans les années vingt. Mais il faut envisager toute la gamme de l'exotisme afin d'évoquer la situation du Simenon ultérieur dans le contexte d'un exotisme européen, avec cette inflexion majeure engendrée par les rapports coloniaux, puis post(néo)-coloniaux. On constate que Simenon s'illustre dans le reportage, comme en témoigne
L'Heure du nègre
, et que ses romans africains développent une vision anti-colonialiste. Son œuvre est dès lors justiciable d'une analyse en termes d'exotisme, à la fois sur un plan théorique et en ce qu'elle rencontre de grandes préoccupations de l'entre-deux-guerres.
Michel LEMOINE,
Fragments « exotiques » dans les fictions non exotiques
(p. 21)
Les voyages à travers le monde accomplis par Simenon dans les années trente ont inspiré des fictions ayant pour cadre certaines des contrées lointaines visitées alors, mais nous entendons plutôt scruter ici les romans et les nouvelles non exotiques, c'est-à-dire la grosse majorité de l'œuvre, afin d'y faire l'inventaire de l'infime part d'exotisme qu'ils contiennent. Ces fragments constituent peut-être, en effet, ce qui a le plus marqué Simenon ou ce qui a surnagé dans son esprit quand il a eu le sentiment d'avoir épuisé le sujet ailleurs. De la Turquie à la Nouvelle-Zélande en passant par la côte soviétique de la mer Noire, l'Afrique équatoriale, Panama, la Colombie, l'Équateur et Tahiti, on peut ainsi faire le tour des thèmes, motifs et situations exotiques les plus saillants.
Michel CARLY,
Un locataire à Charleroi ou l'Égypte noire des terrils
(p. 47)
Pourquoi parler d'exotisme à propos du
Locataire
, roman « encré » dans le Pays Noir en Hainaut belge ?
L'exotisme du
Locataire
est un exotisme pareil à ces « villes grises feutrées de pluie, aux quais noirs et boueux » : un exotisme noir. Simenon découvre cette « poésie des lieux tristes » en janvier 1933. Ce Charleroi meurtri par les grèves, étouffé par la crise, Simenon va l'aimer, le photographier, le humer, s'en imbiber pour en traduire, dans
Le Locataire
, l'atmosphère sans y mêler le drame social. Avec les turqueries ressassées par le héros, cet exotisme à la
Germinal
structure le roman et lui donne la force duelle de la vie et du désespoir.
Jacques LECARME,
Les lointains : colonies et banlieues
(p. 63)
Paul MERCIER,
Sonia, Nejla, Nouchi, Lelia et les autres. Les Orientales dans
Les Gens d'en face
et
Les Clients d'Avrenos
de Simenon
(p. 67)
En rompant avec l'écriture des romans populaires, Simenon s'était juré de ne prendre pour cadre romanesque que des lieux où il aurait séjourné. On dispose alors d'une double série, celle des reportages et celle des romans dits exotiques, et on peut suivre la métamorphose du journaliste reporter en narrateur d'une intrigue romanesque.
Les deux pays visités, la Turquie et la Géorgie, sont l'un comme l'autre à peine sortis d'une guerre civile et subissent des transformations radicales de leurs structures politiques. Dans ces romans, Simenon cherche à comprendre comment des étrangers au pays, des gens gravitant dans ou autour des consulats, peuvent supporter ces bouleversements dans la vie quotidienne et d'abord dans leurs relations avec des femmes. Les femmes ne sont pas plus différentes ici qu'ailleurs. Elles ne cessent d'intriguer les hommes autant par leur sexualité que par leur énergie à se sortir des situations les plus délicates, à condition de n'être pas trop amoureuses et donc d'échapper à la mort...
Léon-François HOFFMANN,
Georges Simenon et
La Prêtresse des Vaudoux (p. 111)
Sous le pseudonyme Christian Brulls, Simenon publie en 1925 un roman d'aventures,
La Prêtresse des Vaudoux
, dont l'action se déroule en Haïti. Trois Blancs à la recherche d'un trésor y sont forcés de se défendre contre des indigènes cruels, stupides et superstitieux. La flore et la faune que décrit Simenon sont peut-être celles de l'Afrique équatoriale, mais n'ont rien à voir avec celles des Antilles. Sa description de ce qu'il prétend être le vaudou est tout à fait dans la ligne des évocations qu'en donnent les spécialistes de littérature d'épouvante.
La Prêtresse des Vaudoux
illustre bien le caractère mélodramatique des romans d'aventures destinés au grand public de l'époque, ainsi qu'un racisme méprisant envers les Noirs qui n'est pas à l'honneur du romancier.
Pierre DELIGNY,
« Un exotisme qui vient du froid »
(p. 121)
Un exotisme qui vient du froid... et aussi des encyclopédies, dictionnaires et récits de voyageurs. Expliquons-nous : au contraire des romans que Simenon écrira de 1930 à 1972, l'action des vingt-sept romans d'aventures exotiques, écrits dans les années vingt et signés Georges Sim ou Christian Brulls, se déroule en des pays que leur auteur ne connaît pas (ou n'a pas encore visités). Quant aux sept titres que nous traitons ici, il nous y embarque jusqu'en des contrées
où il ne mettra jamais les pieds
: la Terre de Feu (
Les Voleurs de navires
,
Le Monstre blanc de la Terre de Feu
), le Grand Nord canadien (
Le Roi des glaces
,
Le Lac d'angoisse
,
Le Désert du froid qui tue
), les parages du Groenland et de l'Islande (
L'Île des maudits
), et même l'Antarctique (
Un Drame au pôle Sud
) ! Alors, accrochez vos ceintures et couvrez-vous chaudement...
Bernard ALAVOINE,
Le bateau, lieu exotique privilégié ?
(p. 163)
Georges Simenon n'a jamais caché son intérêt pour les bateaux depuis les voyages à bord du « Ginette », de l' « Ostrogoth » ou de plusieurs paquebots de ligne. Ainsi dans ses romans, le bateau objet des rêves les plus fous est d'abord l'instrument d'une aventure exotique et expression d'un appel du large. Mais assez vite, la découverte des faux paradis et la déception viendront nuancer cette aspiration. Le bateau devient alors l'instrument de la fuite, lieu inquiétant à l'image de la contrée exotique à laquelle le héros veut échapper, mais aussi ultime refuge pour ce dernier. En raison de cet attrait-déception, le bateau de Simenon reste une énigme : à la fois représentation et négation de l'exotisme, il reste cependant cohérent dans sa continuité, comme s'il représentait une quête permanente de l'enfance pour le romancier.
Pierre PETIT,
Vu des Antipodes : versions africaines de l'exotisme
(p. 179)
Anthropologie et littérature exotique exemplifiée ici par
L'Heure du Nègre
partagent un intérêt pour des traits culturels non occidentaux. Mais si la première s'efforce de les replacer dans leur cadre social, la seconde les décontextualise pour servir ses desseins littéraires. Extraits du contexte qui leur donne sens, ces traits deviennent des « signifiants flottants » pouvant servir à une multitude d'usages selon le mode du « bricolage » (Lévi-Strauss). Sur base de recherches de terrain chez les Luba et les Bwile, l'article montre que les cultures africaines traitent l'exotisme selon un procédé semblable : fascinées par l'Ailleurs perçu comme source de multiples pouvoirs , elles se sont approprié des éléments de la culture occidentale (télévision, etc.) et les ont décontextualisés pour les intégrer dans le discours religieux local, où ils servent de métaphores pour contacter le monde invisible.
Pierre HALEN,
Propositions sur l'exotisme, avec une esquisse de Simenon en écrivain colonial
(p. 193)
Quel usage rigoureux peut-on faire aujourd'hui de la notion d'exotisme ? Au-delà du constat qu'on peut dresser de son sens historique et de ses acceptions chargées par l'idéologie, il est possible d'entendre le terme comme un concept dans une double perspective anthropologique (identitaire) et rhétorique (formes, genres, modalités d'écriture). Il faut pour cela reconsidérer la phraséologie courante à propos de l'autre et de l'altérité. Les propositions reprises ici sont suivies de considérations sur Simenon dans le contexte de la littérature coloniale de l'entre-deux-guerres. Sur son originalité relative (nier l'exotisme comme imaginaire). Sur sa position au sein de l'« exotisme critique ». Sur sa conformité aussi, par rapport au discours ambiant, et sur ses ambiguïtés.
Danièle LATIN,
Réflexions sur Simenon et l'exotisme :
Le Coup de lune
sur fond de discours historique
(p. 209)
Abdelouahed MABROUR,
La récurrence lexicale dans
Le Coup de lune
: reprises et répétitions
(p. 213)
Cette étude consiste à souligner l'importance que revêtent les modes de terminaisons de textes, à travers l'examen d'un segment achevant
Le Coup de lune
, l'un des romans dits « exotiques » de Simenon.
La surdétermination sémantique et stylistique de ce lieu stratégique est illustrée, dans ce texte qui raconte le séjour (perturbé et perturbant), en Afrique, d'un jeune Français, par la concentration massive de l'expression « ça n'existe pas... » L'analyse tente de mettre en rapport cette forme clausulaire, autour de laquelle s'organise le réseau stylistico-sémantique, avec les différentes répétitions et reprises de l'ensemble du texte.
Jean-Louis DUMORTIER,
Anticolonialisme patent et racisme larvé. L'effet idéologique de
L'Heure du nègre (p. 229)
Le reportage intitulé
L'Heure du nègre
peut être abordé comme un texte susceptible de confirmer ou d'infirmer une idéologie.
Au terme d'une analyse qui porte sur l'évocation du cadre naturel, puis, surtout, sur celle des groupes humains (les Noirs, les Blancs) formant une société très stratifiée dans chacune de ses composantes, nous mettons en doute l'antiracisme proclamé par Simenon à la fin de sa vie.
L'Heure du nègre
est incontestablement un ouvrage imprégné de stéréotypes racistes : femmes lascives et vénales, hommes résignés, insensibles, dépourvus de sens moral, Noir puéril singeant l'homme blanc dans les aspects les plus dérisoires de sa culture.
Certes le reportage tourne en ridicule une entreprise coloniale collective et institutionnalisée, mais il entretient le mythe d'un âge d'or du colonialisme, où des héros solitaires compensaient leurs exactions par un paternalisme convenant à la mentalité enfantine des autochtones.
Benoît DENIS, L'Heure du nègre
: l'Afrique recomposée de Simenon
(p. 263)
Reportage paru en six livraisons dans l'hebdomadaire
Voilà
en 1932,
L'Heure du nègre
est à tous égards un texte déroutant : excentrique dans la production de Simenon, très différent des reportages ou journaux de voyage publiés à la même époque, ambigu idéologiquement, il apparaît en première instance comme une critique prophétique du colonialisme et une dénonciation agressive de l'exotisme stéréotypé alors en circulation. À bien y regarder, la représentation de l'Afrique que Simenon y construit s'avère néanmoins beaucoup plus subtile et décisive : opposant, dans un mélange de répulsion et d'empathie, la médiocrité d'un monde colonial en décomposition à l'insondable absurdité d'un continent africain sauvage et cruel, dont seuls les indigènes, dans leur ingénuité primitive, peuvent prendre la mesure, Simenon invente dans ce reportage la notion de l'« homme nu », qui deviendra le moteur principal de la transaction idéologique dans ses romans ultérieurs.
Lucille F. BECKER,
« L'exotisme n'existe pas ». Paysages intérieurs de Georges Simenon
(p. 281)
L'omniprésence du « tragique quotidien », ce vide de l'âme et de l'esprit perçu par Simenon dans les tropiques, reflète la
Weltanschauung
du romancier et se retrouve de manière tout aussi convaincante dans tous les personnages de son œuvre. Comme les
Tableaux parisiens
de Baudelaire présentent uniquement les horreurs et les misères de Paris, la mort rôdant à chaque tournant, la vision des tropiques de Simenon est déformée à ses propres fins, négligeant la beauté des lieux pour ne tenir compte que de son aspect triste et hostile.
Salvatore CESARIO,
Être-en-état-de-roman devenir-roman
(p. 297)
L'article tente de démontrer l'existence, dans l'écriture simenonienne, d'un mouvement à partir d'une position sédentaire être-
en-état
-de-roman ou être-
en
-roman vers une position nomade qu'il définit : devenir-roman. Ce faisant, certaines hypothèses sont émises; par exemple, celle que Simenon ne s'identifie pas à ses personnages (même pas à Maigret, son personnage principal), mais qu'il devient et que, de toute évidence, le moment central de ce « devenir » de Simenon est son « cesser d'être ce qu'il est », son devenir-rue, son devenir-rat de quai (
Un Homme comme un autre
) : son devenir-roman.
Freddy BONMARIAGE,
Les photographies de Simenon et l'édition électronique
(p. 313326)
L'édition électronique apporte par sa méthode une aide certaine dans le domaine de la littérature : diffusion du livre, vulgarisation, recherches. Elle peut aussi constituer un accompagnement privilégié quand le sujet exploité correspond à son potentiel. C'est le cas pour l'œuvre de Simenon.
En effet, la force d'expression de l'image, cette représentation des lieux situés entre la réalité et la fiction propre à cet univers romanesque, peut inspirer des créations audiovisuelles dans le multimédia. Et comme Simenon a montré lui-même son attrait pour la photographie, par ses écrits et surtout par sa collection de photos originales, pourquoi ne pas travailler sur cette matière au départ ?
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